Eric Vigne : « Phileas Fogg de la révolution mondiale »

Enfant d’une famille gaulliste, fils d’officier, Eric Vigne assiste aux événement de 1968 « sans vraiment les comprendre ». Il forge ses idéaux politiques sur deux formes d’héroïsme qui l’ont ému : celui des Résistants armés que furent sa mère et son oncle, et celui des peuples d’Indochine qui ont vaincu avec honneur les troupes françaises, dont son père faisait partie.

Cette « mythologie » va animer son engagement pendant plusieurs années. A 15 ans, en 1968, il entre au lycée Louis le Grand à Paris et découvre la gauche prolétarienne. Il intègre la cellule « Léo Frankel », qui rassemble une quarantaine de maoïstes et dont la branche militarisée s’affronte très violemment avec l’extrême-droite.

Après avoir « brûlé toute sa jeunesse » pour un projet dans lequel il « croyait vraiment » et qui, à certains égards, fut un succès, il se rend compte en 1975 que « la gauche bourgeoise a des possibilités d’arriver au pouvoir ». Il constate aussi que le syndicalisme est bouleversé par l’irruption de la CFDT, où beaucoup d’anciens « maos » se retrouvent. Il décide donc de tout arrêter et de délaisser le militantisme d’extrême-gauche pour rentrer dans la vie active et le syndicalisme.

Après des premiers pas dans le monde de l’édition, en tant que traducteur puis lecteur, Eric Vigne s’allie avec François Gèze en 1982 pour fonder les éditions « La Découverte », sur les ruines encore fumantes des éditions Maspero. Après deux ans passés à apprendre sur le tas, il quitte le train en marche pour créer chez Fayard le département des sciences humaines. Quatre ans après, en 1988, il rejoint les éditions Gallimard, où il se voit confier la collection « NRF Essais », qu’il dirige toujours.

 

« Des idées absolues j’en ai eu de 68 à 76. Elles m’ont finalement plus empêtré que libéré ».

 

Sa carrière d’éditeur s’ancre dans son passé militant, dont il garde « une immense curiosité pour le monde ». A l’époque, il faisait « le tour du monde en 90 comités », se comparant à « une espèce de Phileas Fogg de la révolution mondiale ». Il décide de capitaliser tout cela « pour forger une ambition modestement démesurée ou démesurément modeste : comprendre et faire comprendre le monde dans sa complexité ». Après dix ans de métier, il se conçoit enfin comme éditeur, un choix qu’il a d’abord considéré par défaut. Dans un univers « où la bêtise est plutôt confortée que combattue », Eric Vigne prolonge son engagement. Lui qui n’aime « ni le blanc ni le noir », pour « adorer le gris », passe dans sa vie du rouge saturé des idées de la lutte au blanc cassé du papier des essais, qui questionnent et rétablissent la complexité. « Des idées absolues j’en ai eu de 68 à 76, dit-il, elles m’ont finalement plus empêtré que libéré ». Explorant et agitant le monde des idées, Eric Vigne tente de promouvoir « ce qui fait que nous sommes hommes, par-delà notre diversité », dans une société qui simplifie les idées à l’extrême.

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