« Les journalistes ne sont pas des historiens, même du temps présent »
Sophie Nivelle-Cardinale est journaliste indépendante, correspondante de guerre. Sélectionnée pour le prix Albert Londres 2013 pour son reportage “Au coeur de la Bataille d’Alep”, elle a obtenu le prix Bayeux-Calvados pour ce dernier, diffusé par TF1 en septembre 2012.
Jérémie Tamiatto est agrégé d’histoire et doctorant à l’Université Paris 1, il prépare une thèse intitulée “Les missionnaires de la révolution en Chine 1920-1927, étude socio-politique des envoyés du Komintern”.
Les travaux des journalistes sont-ils des sources crédibles pour les historiens ?
J.T : En tant qu’historien contemporain, je considère les productions journalistiques comme des sources essentielles. Les journalistes sont des témoins de leur temps, à l’instar d’Edgar Snow, journaliste américain qui a écrit plusieurs ouvrages sur le développement des bases rouges en Chine dans les années 30. Tous ses reportages sont des mines d’informations qui permettent de croiser les regards occidentaux et asiatiques.
S.N-C : Les journalistes sont des témoins et donc des sources potentielles pour les historiens. A Alep, j’ai vu les bombardements. Je peux témoigner de ce que j’ai vu, vécu, ressenti pour reconstituer le fil de l’histoire. Mes images peuvent servir les archives. Néanmoins ce que j’offre est une vision subjective de la réalité. Aux historiens de faire la part des choses.
Serait-il possible de qualifier les journalistes « d’historiens du temps présent », comme le faisait Albert Camus ?
J.T : Les journalistes ne sont pas des historiens, même du temps présent, car ils ne sont pas assez précis. Ils sont trop polyvalents, ils parlent sans maîtriser totalement chaque sujet. Les historiens s’interdisent de parler de choses globales. Les analyses des journalistes sont souvent trop courtes, leurs propos simplificateurs.
S.N-C : Je ne suis pas historienne, je ne fais pas l’Histoire. Par contre, je raconte des histoires. Les journalistes ont moins de perspective que les historiens. Nous sommes dans l’immédiat, alors que les historiens prennent le temps de reconstituer la chronologie des événements pour comprendre. C’est leur rôle, pas le nôtre. Moi je raconte des histoires pour intéresser les téléspectateurs, pour éveiller leur intérêt, leur dire ce qu’il se passe.
Est-ce ce manque de précision qui fait la différence entre historien et journaliste?
J.T : Outre la précision, je pense que le rapport au temps s’avère très différent. Les journalistes n’ont plus de recul. Il n’existe plus de travail dans le temps. Au contraire, l’historien se base sur le long terme. Le rapport aux sources est fondamental également. La rapidité d’exécution à laquelle les journalistes sont contraints, les empêche de contrôler les sources utilisées, ils manquent de rigueur. Alors que les historiens prennent leur temps pour essayer de comprendre le fonctionnement de la société et ses grandes lignes directrices.
S.N-C : Les circonstances de travail sont totalement différentes. Les journalistes tournent, ils pensent au cadrage, aux images, à l’instant, souvent dans des conditions difficiles. Alors, on ne comprend pas tout de suite les tenants et les aboutissants. Avec la caméra, j’ai un rapport médiatisé à la réalité. Ensuite, au montage, on prend du recul. Mais jamais autant que les historiens. Leur rôle est important pour apporter des précisions. Nous avons des métiers complémentaires.
Comment les journalistes appréhendent-ils les révolutions?
J.T : Les journalistes ont besoin de se dire qu’ils vivent un moment révolutionnaire comme au moment des révolutions arabes. Seulement, les révolutions ne se font pas en un ou deux ans. Les mouvements qui ont eu lieu sont certainement des processus révolutionnaires mais il ne sont pas terminés. Les journalistes sont trop impatients, ils doivent prendre des précautions. L’exigence est salvatrice.
S.N-C: Les chutes de Moubarak en Egypte et de Ben Ali en Tunisie, c’étaient des moments révolutionnaires. Et on peut considérer ce qui s’est passé en Libye et en Syrie comme des révoltes, des soulèvements populaires. Il existe des nuances, c’est vrai, ce ne sont pas les mêmes types d’événements. Néanmoins, je ne crois pas que les journalistes soient trop pressés de parler de révolutions. Le terme est utilisé car il correspond à un imaginaire collectif, il est évocateur.
Marie Fortunato






